Et si le problème n’était pas l’erreur, mais notre rapport à l’erreur ?
“Je n’ai pas le droit de me tromper, je suis avocat.”
Si vous êtes avocat.e, cette phrase ne vous est pas étrangère.
Vous l’avez peut-être déjà dite.
Ou pensée en envoyant un mail à 23h47 en relisant la pièce jointe pour la 8e fois.
Ou ressentie dans ce petit pic de stress quand vous cliquez sur “envoyer”.
Et si vous êtes honnête : vous savez que ce n’est pas juste une question de rigueur.
C’est plus profond que ça.
C’est une peur de l’erreur chez les avocats qui s’est installée discrètement… et qui structure une bonne partie de la manière de travailler en cabinet.
Le mythe de l’avocat parfait (celui qui ne se trompe jamais)
On ne devient pas avocat par hasard.
On entre dans une profession où :
- on traque l’approximation,
- on démonte les raisonnements,
- on apprend à voir ce qui ne va pas avant ce qui va.
C’est utile. Indispensable même.
Mais il y a un moment où ce réflexe se retourne.
Quand le regard critique ne s’arrête plus aux dossiers… et commence à viser la personne. Une simple erreur devient alors une preuve d’incompétence.
Ajoutez à ça :
- un système universitaire fondé sur la sanction de l’erreur,
- une responsabilité professionnelle lourde,
- des clients qui attendent une sécurité totale,
et vous obtenez un cocktail très simple : l’avocat n’a pas le droit de se tromper.
Sauf que dans la vraie vie, ça ne tient pas.
La peur de l’erreur chez les avocats : ce que ça change vraiment
Un avocat qui a peur de se tromper ne travaille pas mieux :
- il relit un mail dix fois avant de l’envoyer
- il repousse des décisions simples
- il évite de déléguer (parce que “personne ne fera aussi bien”)
- il n’est pas rentable sur ses dossiers
- il perd en fluidité mentale
- il finit avec une charge mentale d’avocat complètement saturée
Le paradoxe est là : plus on cherche à éviter l’erreur, plus on crée les conditions pour en faire. Fatigue. Stress. surcharge. rigidité.
Ce n’est pas un problème de compétence, c’est une question de confiance.
Et quand l’erreur arrive chez un avocat ?
Elle arrive toujours. Même chez les meilleurs.
Mais ce qui change tout, c’est ce qui se passe à ce moment-là.
J’accompagne souvent des avocats qui décrivent la même scène intérieure :
- cœur qui s’accélère
- sensation de panique disproportionnée
- pensée automatique : “c’est grave” / “je suis nul.le”
- et parfois une honte difficile à expliquer
Et surtout : aucune proportion entre l’erreur réelle et la réaction émotionnelle.
Parce que le vrai sujet n’est souvent pas l’erreur, qui au final a rarement des conséquences irréversibles. Le problème, c’est ce qu’on en fait.
Souvent, l’erreur est dramatisée, elle devient une définition des compétences de la personne qui l’a commise.
Alors qu’en réalité, l’erreur n’est rien de plus que le signal qu’il y a un dysfonctionnement à résoudre :
- organisation du travail
- charge de dossiers
- niveau de fatigue
- qualité de communication
La vraie question n’est donc pas “Qui a fait l’erreur ?”, mais “Qu’est-ce que cette erreur nous montre sur notre façon de travailler en cabinet d’avocats ?”
Les cabinets d’avocats les plus solides ne sont pas ceux qui ne font jamais d’erreur
Ce sont ceux où on peut dire :
- “Je me suis trompé.e”
- “Je ne sais pas”
- “J’ai besoin d’un relais”
Sans que ça devienne une mise en cause personnelle.
Et ça change tout, parce qu’une erreur visible peut être traitée. On peut trouver des palliatifs, on peut en apprendre.
Collectivement, on peut se souder dans l’erreur, on peut aussi réfléchir ensemble à comment faire en sorte qu’elle ne se reproduise pas. C’est le secret des équipes unies et des avocats qui se remettent sans cesse en question.
Peur de l’erreur avocat : ce que ça coûte vraiment
On parle souvent de perfectionnisme chez les avocats comme d’un “standard élevé”.
Mais dans les faits, il a un coût très concret :
- surcharge de travail chronique
- stress permanent
- difficulté à prendre du recul
- perte de confiance en soi
- et parfois burnout chez les avocats les plus engagés
Ce n’est pas le niveau d’exigence qui pose problème, c’est l’illusion que pour être excellent, il faut être infaillible.
Accepter l’erreur chez les avocats, ce n’est pas baisser le niveau
C’est même souvent l’inverse.
C’est arrêter de gaspiller de l’énergie à défendre une illusion : celle de l’avocat parfait.
Et commencer à faire quelque chose de beaucoup plus utile :
- corriger ce qui doit l’être
- comprendre ce qui s’est joué
- ajuster les méthodes
- améliorer les process du cabinet
- et avancer
L’erreur n’est pas le contraire de l’excellence en droit.
Elle en fait partie.


