Entraide entre avocats : comment rompre la solitude

Un lundi après-midi, une cliente me confie : « Je me sens seule dans mon exercice ». Le lendemain matin, une autre me dit : « Ce qui me manque, c’est un confrère à qui demander un avis quand je doute ». Puis, quelques jours plus tard : « Je n’ai personne vers qui me tourner ».

À force d’entendre les mêmes mots, il faut bien se rendre à l’évidence : la solitude de l’avocat est une réalité.

Pourtant, vu de l’extérieur, cela paraît paradoxal. Les avocats travaillent entourés de collaborateurs, d’associés, de confrères, de fonctions support. Ils appartiennent à un Barreau, participent à des formations, croisent du monde dans les audiences et les événements professionnels.

Et malgré cela, beaucoup ont le sentiment d’avancer seuls.

Je ne crois pas que cette solitude soit une fatalité. Je crois en revanche qu’elle est le résultat de certaines habitudes profondément ancrées dans notre profession. Des habitudes qui nous poussent à nous comparer, à nous protéger, parfois même à nous méfier les uns des autres.

Alors aujourd’hui, j’ai envie de vous parler d’entraide entre avocats. Parce qu’à mon sens, la meilleure réponse à la solitude professionnelle de l’avocat n’est pas de devenir plus fort seul. C’est d’apprendre à coopérer davantage.

Pourquoi la solitude de l’avocat est-elle si fréquente ?

Tant qu’on ne l’a pas vécu, il est difficile d’imaginer à quel point la solitude de l’avocat peut être présente dans le quotidien professionnel.

Les occasions de rencontrer du monde ne manquent pas.

Et malgré cela, beaucoup d’avocats me disent se sentir isolés.

À mon sens, le problème n’est pas l’absence de collectif. Le problème est que beaucoup d’espaces collectifs ne permettent pas toujours de créer des relations suffisamment authentiques pour être réellement soutenantes. Nous sommes nombreux à être entourés sans nous sentir accompagnés. « Seuls avec du monde autour », comme le chante Orelsan.

Pourquoi ?

Parce que la profession traverse une période de profondes mutations.

Les crises économiques se succèdent. Les attentes des clients évoluent rapidement. De nouveaux acteurs apparaissent sur le marché. Les technologies bouleversent les habitudes de travail. Les modèles économiques traditionnels sont remis en question.

Dans un tel contexte, beaucoup ont le sentiment que les ressources deviennent plus rares et qu’il faut protéger sa place.

Il suffit parfois de l’arrivée d’un nouvel associé, d’une collaboratrice particulièrement performante ou de la perte d’un client important pour réveiller une inquiétude diffuse : et si la part du gâteau diminuait ?

Face à cette peur, certains adoptent une logique de compétition permanente. Ils restent minoritaires, mais leur comportement marque les esprits. Les autres, qui ne souhaitent pourtant pas entrer dans cette dynamique, finissent eux aussi par se protéger.

Petit à petit, la méfiance remplace la coopération.

Et la solitude de l’avocat s’installe.

Pourquoi l’entraide entre avocats est devenue indispensable

Lorsqu’un environnement devient plus compétitif, le réflexe naturel consiste souvent à se replier sur soi.

On évite de montrer ses difficultés, on hésite à demander conseil, on garde ses doutes pour soi, on préfère donner l’image de quelqu’un qui maîtrise tout plutôt que de reconnaître qu’on traverse une période compliquée.

Après tout, nous exerçons une profession où la confiance est essentielle. Beaucoup d’avocats craignent qu’avouer leurs difficultés ne fragilise leur crédibilité.

Le problème, c’est qu’à force de vouloir paraître solides, nous nous coupons des ressources qui pourraient réellement nous aider.

La nature nous offre pourtant un autre modèle.

Prenez les manchots empereurs. Pour survivre aux températures extrêmes de l’Antarctique, ils ne comptent pas uniquement sur la qualité de leur plumage. Ils se regroupent par centaines et s’organisent pour se protéger mutuellement du froid. Ceux qui sont exposés à l’extérieur rejoignent régulièrement le centre du groupe tandis que les autres prennent leur place.

Leur survie dépend autant de leurs capacités individuelles que de leur capacité à coopérer.

Pour les avocats, c’est exactement la même chose.

Bien sûr, chacun doit développer ses compétences, sa clientèle et sa solidité personnelle. Mais lorsque les conditions d’exercice deviennent plus difficiles, l’isolement professionnel fragilise alors que l’entraide renforce.

Je ne crois pas que la réponse aux défis actuels de la profession réside dans davantage de compétition. Je crois qu’elle réside dans notre capacité à créer des espaces où il est possible de demander un avis, partager une difficulté, confronter une idée ou simplement se sentir compris.

La coopération n’est pas un signe de faiblesse.

C’est un facteur de résilience.

Comment sortir de la solitude quand on est avocat ?

Rompre la solitude de l’avocat ne signifie pas faire confiance aveuglément à tout le monde ni dévoiler sa vulnérabilité au premier venu.

L’objectif est plutôt de construire progressivement un réseau de soutien fiable.

Commencez petit.

Identifiez une personne avec laquelle il n’existe ni rapport hiérarchique direct ni concurrence forte. Un ancien camarade de promotion, un confrère exerçant dans une autre spécialité ou simplement un collègue de confiance peut suffire. Une seule relation authentique peut déjà faire une différence considérable.

Osez également parler de vos difficultés de temps en temps.

Pas à tout le monde. Pas en permanence. Mais suffisamment pour permettre aux autres de vous aider lorsqu’ils le peuvent. Vous seriez surpris du nombre de professionnels prêts à tendre la main lorsqu’on leur en laisse l’occasion.

Cherchez ensuite des espaces neutres de coopération.

Une commission du Barreau, un groupe de pairs, un réseau d’entrepreneurs ou toute structure dont la vocation première est l’échange plutôt que la compétition.

Prenez l’habitude de donner avant d’attendre de recevoir.

Partager une information utile. Rendre un service. Recommander un confrère. Aider un jeune avocat à progresser. Toutes ces actions renforcent les liens et contribuent à créer l’environnement professionnel que nous aimerions tous trouver.

Méfiez-vous du faux collectif.

Les réunions sans sincérité, les événements où chacun cherche uniquement à se mettre en avant ou les dynamiques de groupe fondées sur la comparaison permanente ne répondent pas au problème de fond.

Ce dont les avocats ont besoin aujourd’hui, ce n’est pas de davantage d’interactions superficielles.

C’est de davantage de relations de confiance.

Car la solitude de l’avocat n’est pas une fatalité. Et dans une profession où l’on passe son temps à aider les autres à résoudre leurs problèmes, il est peut-être temps d’accepter que nous avons parfois besoin, nous aussi, de pouvoir compter les uns sur les autres.

Lire la version originale de l’article sur Substack

Image : Soir bleu, Edward Hopper, 1914, Whitney Museum, New York

Noréa Thomas

coach pour avocats
HERMINE-puces-10
 

Je suis Noréa THOMAS, coach professionnelle certifiée après avoir été avocate pendant 7 ans.

Depuis 2020, j’accompagne les avocats à trouver une posture juste, et leurs cabinets à transformer leurs dynamiques collectives.

Je ne crois pas aux recettes miracles.

Je crois aux métamorphoses, pour ancrer des pratiques durables de sérénité, d’affirmation, de prise de recul et de qualité du lien professionnel.

Vous en voulez encore?