S’il y a un sujet qui revient constamment dans les accompagnements que je mène, c’est celui de la décision.
Les questions changent, mais le mécanisme est souvent le même: Faut-il s’associer ? Quitter son cabinet ? Recruter maintenant ou attendre ? Développer une nouvelle activité ? Revenir en entreprise ? S’installer ?
La plupart du temps, les avocats qui viennent me voir ont déjà beaucoup réfléchi. Ils ont listé les avantages et les inconvénients, échangé avec leurs proches, demandé conseil à leurs confrères et parfois même construit des tableaux Excel impressionnants.
Pourtant, malgré toute cette réflexion, l’avocat n’arrive pas à prendre de décision pour sa carrière. Le doute s’installe. L’inconfort grandit. Et ce qui devait être une étape devient parfois une période de blocage qui dure plusieurs mois, voire plusieurs années.
Pourquoi la décision de carrière est si difficile à prendre pour l’avocat
Nous avons souvent l’impression que la difficulté vient d’un manque d’informations, comme s’il nous manquait encore un élément pour être enfin certains de faire le bon choix.
Or, dans la majorité des situations professionnelles importantes, cette certitude n’existe pas.
Aucun avocat ne peut savoir si une association fonctionnera dans cinq ans. Aucun dirigeant ne peut garantir qu’un recrutement sera une réussite. Aucun collaborateur ne peut prévoir exactement ce qui l’attend dans un nouveau cabinet.
Décider implique nécessairement une part d’incertitude, et c’est précisément ce qui rend l’exercice difficile.
Car lorsque nous devons choisir, nous ne sommes pas seulement confrontés à plusieurs options. Nous sommes également confrontés à la possibilité de nous tromper.
Le véritable poids du choix
On entend souvent que choisir, c’est renoncer. Je crois que c’est en partie vrai. Prendre une décision sur sa carrière ferme effectivement certaines portes à l’avocat. Mais ce n’est pas ce qui fait le plus peur.
Ce qui est souvent difficile, c’est ce que la décision raconte de nous.
Prenons quelques exemples :
- Un avocat qui souhaite s’installer peut avoir peur de ne pas être pris au sérieux.
- Un associé peut hésiter à recruter une personne expérimentée par crainte de ne pas être à la hauteur dans son rôle de manager.
- Une collaboratrice peut avoir envie de rester dans un cabinet où elle se sent bien tout en ayant l’impression que son entourage attend d’elle qu’elle parte pour progresser.
Dans ces situations, le problème n’est pas uniquement la décision elle-même. Le problème est aussi le regard que nous portons sur nous-mêmes et celui que nous imaginons dans les yeux des autres.
Quand la raison prend toute la place
Face à une décision importante, notre premier réflexe consiste généralement à rationaliser. Nous cherchons des données, des indicateurs, des éléments objectifs qui pourraient nous aider à sécuriser notre choix.
Cette démarche est évidemment utile. Elle permet d’évaluer les risques, de mesurer les conséquences et d’éviter certaines décisions impulsives.
Mais elle a aussi ses limites, car toutes les décisions importantes ne se prennent pas uniquement avec un tableur.
À force de chercher des preuves rationnelles, nous pouvons finir par perdre de vue une question pourtant essentielle : qu’avons-nous réellement envie de faire ?
Cette question n’est pas si simple qu’il n’y paraît, parce que nos envies ne sont pas toujours conformes à ce qui est attendu de nous.
Au contraire, elles nous exposent, elles nous obligent parfois à reconnaître que nous voulons quelque chose de différent de ce que nous avions imaginé.
Assumer ses choix demande du courage
Dans beaucoup de situations, les personnes que j’accompagne connaissent déjà leur réponse. Elles ne viennent pas chercher une décision. Elles viennent chercher l’autorisation de l’assumer:
- Elles savent qu’elles veulent s’installer mais ont peur de ne pas avoir suffisamment de clientèle.
- Elles savent qu’elles ne veulent pas s’associer mais craignent de passer à côté d’une opportunité.
- Elles savent qu’elles souhaitent changer de voie mais redoutent le jugement de leur entourage.
La difficulté n’est donc pas toujours de choisir, mais d’accepter que ce choix soit le nôtre, et la responsabilité qui va avec.
Comment sortir de l’immobilisme
Lorsqu’une décision résiste depuis longtemps, il est souvent utile de regarder au-delà des arguments rationnels :
- Quels sont les risques réels ?
- Quels sont les risques imaginés ?
- Quelles peurs sont en jeu ?
- Que se passerait-il concrètement si la décision ne produisait pas les effets espérés ?
- Et surtout : quelle image de moi suis-je en train de protéger ?
Cette dernière question est souvent déterminante, car de nombreuses hésitations professionnelles sont moins liées à la décision qu’à l’identité.
Nous craignons d’être perçus comme imprudents, ambitieux, déloyaux, insuffisamment performants ou incohérents, or une décision n’est pas un examen de personnalité. C’est un choix effectué à un moment donné avec les informations, les besoins et les aspirations dont nous disposons.
La plupart des décisions à prendre par les avocats pour leur carrière ne sont pas irréversibles
C’est probablement l’idée qui rassure le plus les avocats que j’accompagne.
Nous avons tendance à considérer les grandes décisions professionnelles comme définitives, comme si chaque choix engageait l’ensemble de notre avenir.
La réalité est souvent plus nuancée : une association peut évoluer, une collaboration peut prendre fin, un cabinet peut être transformé, une activité peut être réorientée.
Bien sûr, certaines décisions ont des conséquences importantes, mais elles sont rarement aussi irréversibles que notre peur nous le laisse croire. Finalement, ce qui bloque le plus souvent n’est pas l’absence de réponse. C’est la difficulté à faire confiance à son propre jugement.
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Image : Adam et Ève, Zampiéri, 1625


